Et cette odeur encore...
Cette odeur qui surgit parfois si soudainement de l'indifférence, au coeur de ses déserts gris...
Cette odeur...
Celle que souffle le coeur quand, trop gros, il s'épanche.
Comme à chaque fois qu'une chose meurt.
Cette odeur de parquet, celui de sa vieille chambre, du bois melé au
plomb de la mine sur le papier, lorsqu'à plat ventre par-terre il se
racontait des histoires sans couleurs qu'il a depuis oubliées...
Polichinelle et son diamant...
L'odeur
du feu de cheminée à la tombée des soirs d'hiver, et des chataîgnes
grillés qu'il émiettait consciensieusement par crainte des vers...
L'odeur du carton à dessins de papi, de ces fusains tendres qui meurent
entre les doigts en crissant doucement...
Celle du petit port, témoin de ses premières errances
mélancoliques, sous l'oeil menaçant et presque paternel d'une pendule
de clocher, et sous les rires des pêcheurs attablés au bistrot... Du
goudron de la cour de l'école, lieu tant aimé, peuplé de chers platanes
et de vocations folles. De la pluie dont il écoutait les histoires à
travers les murs humides de la salle de classe, les soirs de novembre
qu'il chérissait tant...
L'odeur de l'encre sur les doigts, quand la plume lui tenait tête,
ces soirs d'automne magiques en salle B20, quand les murs se paraient
de feu au soleil couchant ; baignés dans la lumière chaude, tous se
laissaient ennivrer par la beauté d'un monde qui éclate en couleurs
pour ne pas mourir fade... Et les cahiers ressemblaient soudain à des
livres précieux qui contiendraient un jour leurs vies...
L'odeur de l'attente de Noël avant qu'elle ne soit maudite, quand,
même après que le père Noël se fut tué, on a su demeurer enfant...
Celle du temps qui passe, des souvenirs, des vieux greniers... des
choses mortes qu'on se rappelle vivante comme un précieux trésor du
creux de son âme, là où l'enfant qu'on était veille fièrement sur ce
que nous fûmes, et ce que nous voulions devenir.
Et l'odeur de Son Livre sous l'oreiller...
L'odeur d'une salle d'arts-plastiques remplie de mille fusains
comme ceux de papi... il en avait gardé quelques miettes grises dans
une boîte noircie, avec quelques crayons à la mine encore usée...
L'odeur des peaux de tambour, l'odeur du cuivre, l'odeur des rêves nouveaux et de projets qui devraient bientôt avorter.
L'odeur de ce matin où sa vie entière changea, sous les embrins qui
sèchent les lèvres... Celle de la peur de l'avenir, des possibles
regrets, des choses inévitables et qui arrivent à tous. De ces
nouvelles joies et des peines qui suivraient. De ce fol espoir de
"toujours" que l'on se force à nourrir, en vain...
L'odeur des souvenirs encore trop frais pour se baigner dedans...
Mais puisque même les étoiles s'éteignent, puisque tout s'apaise toujours, un jour il n'en pleurera plus.
Puisque même ses crépuscules fabuleux, dans lesquels il fuyait sur
ses fougueuses chimères, là où le tableau noir s'habillait
d'arcs-en-ciel, dans cette salle où il décida de laisser son coeur...
puisque même ces soleils là peuvent mourir sur des pupitres vides
derrière une porte fermée...
Alors il guérira... Il rangera tout dans sa boîte en couleurs -qui
jure si fort dans ses paysages monochromes!- pour que tous les maux
laissés par les choses perdues se transforment en sourires tristes, et
ressuscitent un jour comme tant de poésies dansant dans le parfum de ce
qui a été.